GERARD PHILIPE (4)

 

 Le Diable au Corps (1947)


Coalition totale entre le cinéma et le théâtre

 

 

Jean Vilar : S’étant débarrassé de tout élément extérieur, il s’attachait à reconstruire le personnage à partir d’éléments pris à l’intérieur de lui-même, choisissant chacun des gestes, des intonations qu’il se connaissait et qu’il jugeait pouvoir intégrer au personnage. Gérard se méfiait de ses dons. Il travaillait beaucoup.

 

Chose étonnante, Jean Vilar , l’un des plus grands hommes de théâtre du vingtième siècle , a fait partie de la distribution du film « Till Eulenspiegel » réalisé par Philipe avec le regard de Joris Ivens.

 

Gérard rêvait depuis longtemps de tourner un film.. Il avait envie de dire quelque chose en composant lui-même ses images. Il a écrit l’adaptation de l’œuvre avec la collaboration de René Wheeler et René Barjavel.

Il s’est attribué le rôle de Till, l’espiègle !

Maurice Périsset, chroniqueur, journaliste, écrivain abondant dans le domaine cinématographique, a écrit un ouvrage sur Gérard Philipe. Il commente le film « Till ».

Maurice Périsset : « Till » fit une pauvre carrière et Gérard en fut fort triste. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la critique ne fut pas tendre. Elle n’avait jamais aimé ce qui dérange. On s’en prit au manque de rythme du film, à la lenteur de certaines scènes, au montage selon elle sans rigueur. La critique souligne aussi que la lutte d’un peuple pour sa liberté ne saurait s’accompagner de rires ni même de sourires. Bref, le réalisateur n’était pas à la hauteur de l’interprète ! Gérard perdit beaucoup d’argent dans l’affaire. Cet échec le marqua profondément.

  

 

En réalité, c’est le métier de comédien que Gérard Philipe a voulu vivre complètement, tant au théâtre qu’au cinéma.

Sa grande qualité fut celle de préserver sa vie privée durant toute son existence. Il a connu un seul grand amour aux côtés de Nicole Fourcade, devenue Anne Philipe.

 

Mardi 24 novembre 59.

 

Le soir, Gérard lit Euripide avant de s’endormir. Il prend aussi des notes. Du reste dans la journée, il avait coché certains passages d’une œuvre de Corneille qu’il avait envie de jouer. Il avait relu Hamlet. Ce serait pour bientôt. Il pensait : « Il est temps que je joue Hamlet. Dans cinq ans, il sera trop tard. » Il avait 37 ans, né le 04/12/1922.

 

Mercredi 25 novembre 59

 

 Le matin, Anne, son épouse, va conduire les enfants en classe et laisse Gérard endormi, comme à l’accoutumée. Quand elle revient, Gérard est mort. Le visage est calme. Sans une contraction de la main. Les rotatives des journaux vont tourner à un train d’enfer. Des éditions spéciales vont paraître. Huit colonnes à la une des grands quotidiens parisiens. Un hommage aussi important dans la presse est chose rare pour un acteur. On titre : « Un acteur pur comme une larme, le visage illuminé et pitoyable qui faisait fondre les cœurs, est mort d’un cancer au foie. »

« Gérard Philipe, le mal du siècle sous le masque du comédien »

Les grands comédiens, la plupart amis avec Gérard vont dire :  « C’était un Seigneur. C’était un Prince. » Un autre plus discret :  « C’était un homme ! »

Gérard avait le don de l’amour avec Anne, le don de l’amitié avec René Clair, le don du travail avec Jean Vilar, mais avant tout, il avait l’amour de l’humanité ! Toujours sur la défensive, se remettant sans cesse en question alors que chaque rôle qu’il tenait à la scène ou à l’écran était un triomphe.

 

Georges Sadoul (historien) : Gérard était la modestie même. Non qu’il n’eut conscience de sa gloire et de son talent. Il savait ce qu’il valait. Mais il savait encore mieux que tout reste toujours à apprendre, à conquérir, que l’art est long et la vie terriblement brève, durât-elle un siècle. Il aurait voulu tout connaître !

Et puis il y avait son rire sonore qu’aujourd’hui encore nous entendons. Un rire légendaire. Il pouvait rire simplement pour se détendre. Mais il lui arrivait de rire au moment même où il semblait se prendre au sérieux. Un rire jeune, stimulant, délassant, démystificateur, un rire qui était le soleil des répétitions au théâtre, diront plus tard ses camarades de scène.

 

Philippe Noiret : C’était un acteur génial !

 

Delphine Seyrig : Je me demande comment j’aurais imaginé mon métier de comédienne si je n’ais pas vu Gérard Philipe.

 

Michel Piccoli : J’appréciais non seulement le comédien mais dans la vie, c’était un personnage vif argent, même quelquefois insaisissable, tellement rapide et inquiétant.

 

Jacques Panier, régisseur au Théâtre National, ensuite à la Télévision Belge, homme de lettres par excellence, poète, écrivain, l’un de mes précieux collaborateurs, c’est avec lui que j’ai créé  la fameuse émission à la RTB des  « Feux de la Rampe » Jacques était un grand admirateur de Gérard Philipe.

 

Jacques Panier : J’étais en Avignon lors de la première du  CID ». Je me suis glissé dans l’équipe technique. J’aimais découvrir ceux qui exerçaient mon métier de régisseur de théâtre. J’ai eu le privilège de côtoyer Gérard Philipe. Contrairement à ce que disent les comédiens : « Moi, il me faut deux heures pour m’imprégner de mon personnage », Gérard Philipe arrivait dix minutes avant le début du spectacle. Ce qui n’était pas sans provoquer l’inquiétude du régisseur de plateau.

Il se maquillait très peu. Une petite brique de terre de ciel qu’il se passait en vitesse du bout des doigts, cela lui faisait son fond de teint. En Avignon, le rendez-vous avec Gérard après le spectacle était place de l’Horloge. Il aimait boire de la bière. Un grand buveur de bière, comme moi du reste.

Il était toujours généreux, se préoccupant sans cesse du sort des acteurs. Il était naturel, toujours séduisant, agréable et charmant. Il était affiché – par ordre alphabétique – comme les autres comédiens de la troupe. Son plaisir était bien sûr le théâtre car il avait besoin du public. Il n’a pas pu terminer le film « La Fièvre monte à El Paso ». Il avait un cancer au foie. On lui avait caché la vérité. Je pense qu’il aurait supporté de savoir. Il était assez courageux.

 

Anne Philipe : « Combien de temps ? » avais-je demandé aux médecins lorsqu’ils m’avaient fait entrer dans la petite pièce à côté du bloc opératoire. – « Un à six mois maximum » m’a-t-on répondu. – Vous ne pouvez pas faire qu’il ne se réveille plus puisqu’il dort encore ?

– Non Madame.

Je suis rentrée dans ta chambre. Tu respirais mal à cause de la sonde nasale. Tu aurais reposé ainsi avec le même visage pâle et triste de ceux qui dorment encore, et que tout soit bien. C’est cela que j’avais imaginé dans mes moments de confiance. Trois mauvais jours et à nouveau une vie entière devant nous. C’était trois mauvais jours et la mort au bout, et d’ici là, le mensonge entre nous.

Même endormi, je n’osais te regarder avec le désespoir, la folie qui m’animaient. Je forçai mon regard au calme, je répétais devant toi, inconscient, la comédie que j’allais te jouer et qui était tout ce qui me restait de notre vie commune… (Extrait du livre « Le Temps d’un soupir »Anne Philipe)

 

Jeudi 26/11/59 :

 

De longues files d’admirateurs anonymes commencent à se former devant le numéro 17 de la rue de Tournon à Paris, scrutant les volets fermés du second étage où Minou, la maman de Gérard, veille le corps de son fils pour qui l’habilleuse du T.N.P. avait apporté le costume noir à crevés blancs, la cape rouge au col évasé de grand d’Espagne.

Et c’est un CID inoubliable, une orchidée sur la poitrine qu’ont pu contempler une dernière fois ceux qui l’aimaient.

 

 

 

 Gérard Philipe fut enseveli deux jours plus tard dans le petit cimetière de Ramatuelle où le curé fit sonner le glas.

Il s’est endormi  dans cette terre qu’il a toujours   ne plus jamais se réveiller.

Une simple pierre avec un nom gravé et deux dates :

 

GERARD PHILIPE  – 4 décembre 1922/ 25 novembre 1959

 

Extrait : chanson «  Un prince en Avignon «  chantée par Fabiennne Thibault.

Je n’oublierai jamais Gérard Philipe et il m’arrive parfois de prendre mes disques 33 tours et de réécouter cette voix troublante, unique, racontant l’histoire de Saint-Exupéry « LE PETIT PRINCE »…et à chaque fois, mon émotion reste la même et mes larmes se dessinent sur mon visage…

 

Si vous vous rendez à Cannes en mai prochain pour assister au Festival International du Film, faites un crochet  à Ramatuelle , c’est tout près de Cannes ,  pour applaudir une toute dernière fois cet homme qui a imposé l’image de son temps  et qui ne laisse derrière lui que l’image du printemps.

 

INOUBLIABLE GERARD PHILIPE

 

Fin

 

Roger Simons